A l’arrivée de la batteuse, nous étions toujours une demi-douzaine à la suivre dans le chemin bordé de deux hautes haies vives où abondaient les houx et les aubépines. Nous ne voulions pas manquer les passages difficiles. La boue des autres saisons avait complètement séché pendant l’été, formant de larges plaques un peu partout et, en deux endroits, bizarrement, des monticules durs comme de la rocaille, dont la pioche et la pelle du batteur Bernard ne venaient jamais à bout. L’attelage des quatre bœufs réputés les plus forts, ceux du père Rousset, le propriétaire de la plus grande maison du voisinage, abusivement appelée le Château, et les nôtres, marchaient d’eux-mêmes à vive allure, sans qu’il fût besoin de les pousser, car l’excitation de tant de spectateurs inhabituels se communiquait à eux. [...]
Avec les autres gamins, je gambadais. Tantôt, aux moments critiques, nous nous approchions des bœufs et de leurs supporters au risque de nous faire bousculer et marcher sur les pieds (sans compter les injures). Tantôt nous escaladions le talus et, à deux endroits où c’était possible, nous frayions un passage au travers de la haie, non sans nous égratigner le visage et les mains. Tant pis ! quand ça saignait, on suçait le sang et on se tamponnait les joues et le front avec les manches de nos chemises.
« Ils ont le diable au corps, ces sales gosses », grommelaient les hommes. Vue de la prairie, la progression de l’épaisse masse sombre de la batteuse prenait des contours héroïques : « C’est un monstre qui va tout défoncer », criait Friquet. (Il s’intéressait déjà aux romans d’aventures que l’aîné de ses cousins entassait dans une malle, d’où son surnom.) Pour ne pas me laisser oublier, je me rappelais les discussions entre mon père, président du Syndicat agricole, et le secrétaire de mairie, et hurlais à plein gosier : « C’est pas un monstre, c’est la machine, notre meilleure amie. Vive la machine ! »

Georges Magnane, Des animaux farouches (À l’arrivée de la batteuse...)
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