Durant l’heure qui suivit, Roger montra d’autres sites. À chaque arrêt, il prenait la précaution de garer la Clio loin des regards indiscrets. Mickaël en fut surpris. « On n’est jamais trop prudent, tu sais », argua l’ancien mineur.
Margnac. Là, un grillage entourait la zone avec, sur un portail, un écriteau : « Accès interdit. Areva ». Mais le portail n’était pas fermé. Il entrèrent. On devinait que le relief n’était pas naturel. Ici, sur l’ancienne mine, la plus importante, la végétation n’avait pas repoussé. On était au-dessus d’un filon uranifère très concentré. Roger raconta qu’à cet endroit précis, une bombe avait explosé dans la salle des machines. De gros dégâts. Les mineurs avaient été déplacés durant les travaux. En bas d’une vallée très encaissée coulait le Vincou. Des galeries passaient sous la rivière...
Plus loin, sur les lieux de la mine du Fanay, Roger raconta les grandes grèves de 1976 qui avaient duré plus de deux mois, les barrages sur la nationale 20. « À 35 ans, on pétait la forme ! », expliqua-t-il en remontant dans la voiture.
Puis ils se rendirent au Peny, une gigantesque carrière à ciel ouvert. Le lieu était irréel. Une immense colline éventrée, défoncée, comme un cratère creusé par le diable. Au fond, une sorte de lagon, avec une eau verte et iridescente. D’anciennes routes, très larges, envahies par la végétation, se perdaient dans l’eau radioactive.
— Moi, ce que j’aimais, c’était le casse-croûte de 9 heures ! Chacun apportait sa gamelle et en casse-croûtant, on parlait de pêche, de chasse et de champignons.
Ils avaient longé le grillage qui ceignait la zone et étaient montés plus haut pour mieux dominer le site.
— Et vos poumons ? demanda Mickaël.
Roger était essoufflé. Il fouilla dans la poche de sa parka et en sortit un cigarillo.
Il l’alluma avec un briquet Bic.
— Tu sais, mon gars, les retraités se comptent... Moi, le toubib de la boîte m’a toujours dit : « Roger, tes poumons sont impeccables. » Ouais... c’est possible. Mais c’est peut-être pas vrai. Va savoir...
Ils redescendirent et se réfugièrent dans la voiture. Roger avait ouvert la vitre et laissait pendre son bras le long de la portière avec le cigarillo qui se consumait.
Le jour déclinait. Roger avait le regard perdu dans ses souvenirs. Un étrange silence enveloppait l’ancienne carrière. Aucun chant d’oiseaux.
L’endroit était mort, nécrosé comme des poumons de mineur.

Franck Linol, Yellow Cake (Durant l’heure qui suivit...)
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