— T’énerve pas, Micka... C’était dans les années 1980, Mitterand venait d’être élu. A l’époque, j’étais dans le Limousin. Un endroit très beau, dans les monts d’Ambazac, en Haute-Vienne. Une région semi-montagneuse très boisées, opulente en ruisseaux, en pâturages et en landes. Après la Seconde Guerre mondiale, durant la guerre froide, les pays riches s’étaient engagés dans une course folle pour fabriquer la bombe atomique. Pour cela il fallait exploiter l’uranium. Le sous-sol français en est riche, surtout dans le nord-est du Limousin, à environ 15 kilomètres de Limoges. On a entrepris une vaste prospection et on a ouvert un très bon filon, en 1948, le filon « Henriette ». Puis de nombreux autres gisements. Le CEA, tu sais ce que c’est ?
— Oui, je sais : le Commissariat à l’énergie atomique.
— C’est ça... T’as pas fait des études pour rien, Micka. Le CEA s’est solidement implanté dans cette région. Plus tard, il a fallu donner à bouffer aux centrales nucléaires. Faut que tu comprennes un truc : seule une faible partie du minerai était traité dans l’usine de Bessines pour récupérer l’uranium.
— Bessines ?
— Oui, c’est une petite ville située à une trentaine de kilomètres au nord de Limoges... Ce qu’on cherchait à produire ; c’était le yellow cake, bien plus précieux que l’or, mon pote, qui était ensuite envoyé dans des usines de transformation. Mais pour obtenir ce substrat radioactif à 80 %, il faut remuer ciel et terre ! Et cela donne des tonnes de déchets. Plus de 300 millions de tonnes ! Tu vois le truc ?
— Je vois, mais ces gens, les Bost !!
— Attends un peu... Il y a d’abord les stériles, ces roches extraites qui contiennent trop peu d’uranium que l’on ne traite pas et qui finissent en sorte de terrils... radioactifs. Car ils n’ont de « stérile » que le nom. Mais il y a pire. Le traitement du minerai dans l’usine engendre des déchets bien plus nocifs que les stériles. Le métal doit être séparé de sa gangue...
[...]
— ...La gangue... Il y a les fameux résidus de traitement... Une sorte de boue rosâtre très riche en radium. Or tous ces déchets qui contiennent les « descendants » radioactifs de l’uranium, notoirement radiotoxiques, il fallait s’en débarrasser... Tu me suis ? Et à moindres frais. Après le CEA, c’est la Cogema qui a pris la suite.

Franck Linol, Yellow Cake (T’énerve pas, Micka...)
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