C’est l’équilibre général de la lumière qui attira d’emblée mon attention, cette façon inhabituelle qu’elle avait de tomber sans parvenir à constituer à mes yeux entraînés une proposition de « paysage sous la neige » qui correspondît à celui que ma rétine gardait en mémoire. La force de l’habitude, de l’indécrottable inertie dans laquelle nous piétinons décidément, me fit mettre une ou deux bonnes minutes à comprendre qu’il n’y avait plus d’arbres. La lumière avait beau jeu, dans ces conditions, d’arriver différemment ! À ma gauche, seul un des trois ormes était encore debout, quoique penché. Les deux autres étaient tombés dans le pré en contrebas en décapsulant le mur de la terrasse et n’offraient plus au regard qu’une poignée de racines rabougries et terreuses et la béance de leur assise perdue. Au deuxième plan, il semblait qu’il y eût un enchevêtrement insensé de troncs, de branches, de cimes et de racines au beau milieu de la route. Plus loin, la forêt de Magnat, éclaircie massivement, offrait désormais quelques vues inédites sur le camp militaire.
Je me retournai, contournai la maison. Les deux grandes sapinières qui noircissaient les flancs des puys du Gour et du Couteau étaient à terre, les minces troncs élancés sagement allongés côte à côte, si soigneusement disposés dans le sens de la pente qu’on les eût dits alignés là par l’homme, en attente de débardage, à cette différence près qu’une bonne cinquantaine de troncs, cassés à mi-hauteur, restaient fichés en terre, comme un quadrille de nains difformes sirotant sa victoire sur un peuple de géants qui ne les asservirait plus. La hideur de ce spectacle ne me paraissait cependant pas dénuée d’allure. Si je n’avais pas dormi de la nuit, j’avais en revanche été doucement désinvesti de l’espèce d’exaltation qui m’avait animé jusqu’ici, et la vision des dégâts occasionnés par le vent acheva de me remettre d’aplomb et me permit de repartir à la rencontre du réel, incarné ce matin-là jusqu’à la nausée en fait accompli.
J’enjambai le pin et descendis le raidillon. Le chemin menant à la Croix de Gour était, comme on pouvait s’y attendre, obstrué en plusieurs endroits.

Mathieu Riboulet, Quelqu’un s’approche (C’est l’équilibre...)
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