Je connaissais par cœur les quelques kilomètres qui menaient à Magnat, et pourtant jamais ils ne m’avaient paru aussi tortueux, malaimables, rugueux. On aurait dit que les responsables du tracé de la route s’étaient évertués à ne lui faire emprunter que les versants nord des pentes et les fonds de vallées perpétuellement humides ; les versants sud, eux, étaient rongés par les sapins qu’on s’était mis à planter à l’orée du siècle pour valoriser ces terres déshéritées et qui désormais proliféraient à tort et à travers, nous dévorant d’ombre et de mousse. Plus on s’approchait du plateau, plus la terre se plissait, plus les plis s’imbriquaient, tantôt d’est en ouest, l’instant d’après du nord au sud, paysage plus que jamais sur la défensive, déterminé à monnayer ses charmes au prix du renoncement, d’un soupçon de crainte, d’une émotion très brute.

Mathieu Riboulet, Quelqu’un s’approche (Je connaissais par cœur...)
© Éditions Maurice Nadeau