La route qui nous menait à ce pauvre coin de France, noyé d’ajoncs, de bruyère et de hêtres était, à cette époque-là, longue et tortueuse ; nous arrivions toujours fort avant dans la nuit, engourdis, transis, les poumons émerveillés par l’odeur des étangs, du granit et du bois dont nous étions privés depuis trop longtemps. Aujourd’hui quatre heures suffisent à nous y mener, mais les cinquante derniers kilomètres, résolument rétifs à l’idéologie et à la vitesse, nous rappellent en souriant discrètement qu’un relief reste un relief, aussi usé soit-il, qu’au gré des pentes l’air, la lumière et les densités changent, que toutes les choses ne nous sont pas données, que la plupart se cachent, qu’un chemin qui monte est aussi un chemin qui descend. Soit, passé Chénérailles, à la sortie d’un virage, le surgissement tranquille de la masse trapue de la montagne limousine, à nos pieds, dans un lointain soudain proche, avec, comme seul moyen de distinguer la terre du ciel souvent bas, la ligne à peine ondulée, légèrement surélevée, de ce plateau de Millevaches sur le piémont duquel nous allions nous nicher, et sur lequel nous ne nous hissions que rarement, comme une récompense qui valait tous les sacrifices.

Mathieu Riboulet, Quelqu’un s’approche (La route...)
© Éditions Maurice Nadeau