Il avait beaucoup neigé cette année-là ; il ne neigeait plus, mais de lourdes congères égalisantes, érodantes comme le temps lui-même et comme lui grisâtres, estompaient les déclivités de ce pays déclive. Quand, vers Faux-la-Montagne, nous abordâmes le plateau de rocs effondrés et de sapins démâtés sur lequel les nuages rapides toujours fomentent quelque perte, ce plateau désastreux auprès de quoi le vieux Saint-Goussaud même paraît riant, les congères s’épaissirent encore : la base des rocs s’y perdait, leur vieille colère y rendait les armes, et, maugréeuses sous la vermine des lichens, plus naufragées encore que devant, leurs quilles renversées flottaient sur cette mer sale arrêtée sous un ciel sale. [...]

La ferme des Bakroot, que nous nous fîmes indiquer, était un peu à l’écart du village et quasiment dans les bois, au lieu-dit le Camp des Merles : une demeure naine de mangeurs de patates sous l’éternel colosse gris ; la neige des toits fondait, goutte à goutte ; en face, de l’autre côté de la route, un modique abri maçonné, d’un gris navrant avec des affiches conviant à des bals donnés dans des bleds aux noms impossibles, indiquait un arrêt d’autobus. Je pensai que c’était là que s’arrêtait le car rouge et bleu des dimanches, et qu’un tout jeune au menton narquois en bondissait pour aller en découdre avec sa vieille histoire, l’aînée de ses aventures ; je pensai aussi que vraisemblablement ils étaient souvent allés ensemble, à pied, au bal à Soubrebost, au Monteil-au-Vicomte, marchant côte à côte et s’éloignant le samedi après la soupe sur cette route-là, en costard les efflanquant et laide cravate, coude à coude et parfois s’effleurant mais sans se regarder, d’un pas brusque et irascible, jusqu’à l’arrière-salle de bistrot sinistrement pimpante et endimanchée, secouée comme en un rêve fiévreux par un cuivre et un accordéon, où ils apparaissaient en même temps dans la porte [...]

Pierre Michon, Vies minuscules (Il avait beaucoup neigé...)
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