Il naquit au Châtain. C’est un lieu touffu mais pierreux, de vipères, de digitales et de blé noir, et les fougères y sont hautes sous des arceaux d’ombre bleue. Des fenêtres du hameau, l’enfant dès qu’il sut voir vit le clocher surbaissé de Saint-Goussaud, que les mousses rongent et vivifient, et sous le porche duquel un saint nourricier de bois peint veille, sa chasuble ingénue d’ancien diacre balayant le flanc noir d’un taureau couché que les gens d’ici appellent le Petit Bœuf, et révèrent : le diacre est le bon Goussaud, ermite vers l’an mille, pâtre exalté ou scholiaste intraitable, fondateur ; la robe du taureau est piquée des mille épingles que les filles rieuses, éplorées, maladroites, y plantent en faisant vœu de trouver l’amour, les femmes, d’une main plus sûre et déjà lasse, en souhaitant d’engendrer.

Pierre Michon, Vies minuscules (Il naquit au Châtain...)
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