Le cortège s’ébranla sous le soleil. Rosalie qui suivait à pied tendit à Jeanne un parapluie de bergère que l’aïeule accepta. Sitôt quittée la route de Nouallet, le chemin s’enfonça vers le Pradeau entre deux talus plantés de pommiers. C’était un curieux cortège que celui-là, entre mariage et funérailles, entre gaieté et gravité, un peu profane, un peu mystique. Une dizaine allait devant, ouvrant la voie à ce char où se tenait royalement une vieille qui avait vu naître tous ceux qui l’accompagnaient et, bien souvent, vu mourir leurs parents. Les autres suivaient ce trône misérable qui cahotait sur les pierres rondes.

Au début, ils allèrent en silence. Et puis, un homme entonna une chanson de maçons, une chanson des chantiers du bas pays lorsque les épouses sont loin et la tristesse oppressante. D’autres reprirent pour se donner du cœur. Toutes ces voix se perdaient dans les dévals, effaçant le murmure de l’été. Puis un long silence se fit. Alors, des femmes de leurs voix d’ange chantèrent une balade ancienne. Et la campagne se tut, tant ces voix cristallines, fraîches ou usées, innocentes ou gourmandes, cueillaient les sortilèges. Parfois le fermier de Jeanne, d’un coup de gueule, encourageait ses deux bêtes auxquelles l’ascension brisait la nuque. L’aiguilhade sonnait sur le joug, bois sec contre bois mort. Jeanne s’accrochait aux montants et Constance souriait. Tous levaient les yeux vers ces deux femmes dont la plus vieille triomphait d’un siècle et la plus jeune survivait à une révolution.

Jean-Guy Soumy, Un feu brûlait en elles (Le cortège...)
© Robert Laffont