Jeanne s’installa dans cette vie qui la conduisait vers une fin qu’elle ne redoutait pas. Elle continuait à fréquenter l’église de Sardent dont le prêtre assermenté avait eu peu à souffrir de la vindicte et des menaces. Autour d’elle, un monde s’écroulait. Les barrières, les douanes, les octrois, les droits de passage, de barrage, de travers, les péages sur chaque pont, tout ce qui garrottait le mouvement d’une nation s’était soudain trouvé levé. Les murs tombaient. Les portes des châteaux s’abattaient. Rien ne résistait au tourbillon infernal de la Révolution. Le pays était agité furieusement. Les pierres mêmes ne semblaient plus demeurer en place. Tel couvent millénaire, par le simple décret d’un juge de village, était vendu comme écurie au titre des biens nationaux. Telle flèche de cathédrale était rachetée par un entrepreneur qui transformait l’édifice en une simple carrière accrochée dans les nuages.
Jeanne ne ressentait rien de la fièvre qui s’était emparée de la France. Pour elle, il était trop tard. Femme d’un siècle qui avait touché la Révolution sans la discerner, ce tourbillon gigantesque ne la concernait pas. À quatre-vingt-deux ans, elle ne quittait plus guère la maison où elle avait passé sa vie et qu’à Sardent on appelait encore « la maison de Léonie ».

Jean-Guy Soumy, Un feu brûlait en elles (Jeanne...)
© Robert Laffont