En 1955, Ben a quinze ans. Il a quitté le village et son école depuis cinq ans. Il n’est jamais revenu, n’a revu personne. Ni son ami Barthélémy, ni Françoise, la fille des fermiers de Blessac, d’une année plus âgée que lui. Depuis les salles de classe lépreuses et les dortoirs sinistres de l’internat du lycée où ses parents l’ont inscrit, Benjamin pense à la fillette. Il l’aime d’amour comme on aime à cet âge. Ce sentiment est partagé et les deux adolescents s’écrivent.
Au cours des vacances de cet été 55, Benjamin obtient de ses parents l’autorisation de passer quelques jours au village de son enfance. Non pas chez Barthélémy, comme il l’a espéré, mais chez l’un des instituteurs en poste, condisciple de son père. Aujourd’hui encore, il se rappelle ce jour où le car l’a déposé sur la place, devant le café de Thérèse. Barthélémy l’attend, juché sur un vélo trop grand pour lui. En retrait, M. Denis et son épouse guettent son arrivée.

Ben est aujourd’hui un homme cynique qui ne s’étonne de rien et plus guère de lui-même. Revenu de tant de choses, riche, admiré. On a oublié ses frasques pour ne retenir que ses inventions. Et pourtant, devant ses yeux, c’est un garçon de quinze ans, malingre, en culottes courtes et chemisette blanche, les cheveux peignés en arrière, qui remonte le chemin où il se trouve ce matin, en tenant la main d’une jeune fille. Elle porte une jupe à fleurs et un corsage qu’il pourrait peindre aujourd’hui encore, bien que depuis il ait saccagé tant de corsages, relevé tant de jupes, pénétré tant de mystères. Les deux adolescents sont assis sur le bord d’un talus. À leurs pieds, la forêt est frémissante de parfums et d’ombres. Benjamin s’est tourné vers Françoise. On dirait les personnages en noir et blanc d’un film de René Clément. Peut-être a-t-il glissé une brindille entre ses dents pour se donner du courage. Ben ne s’en souvient plus.

Jean-Guy Soumy, L’Œuvre vive (En 1995...)
© Robert Laffont