Bizarreries de l’existence ! À Limoges pendant des années Georges-Emmanuel Clancier et moi avons, sans le savoir, habité à quelque trois cents mètres l’un de l’autre ; chaque jour, en montant ou descendant l’avenue Foucaud, je passais sans m’en douter devant sa maison ; et jusqu’en 1935 ou 1936 nous n’avions jamais eu l’occasion de nous rencontrer. Nous nous lisions mutuellement. Il publiait des poèmes dans une revue régionale : La Vie limousine ; j’y donnais parfois des contes ou des essais. Nous nous intéressions l’un l’autre. Enfin, un ami commun, le peintre Georges Magadoux, à cette époque jeune fonctionnaire des Ponts et Chaussées, nous réunit, un soir, chez lui, avenue de la Révolution, avec d’autres camarades. Ce soir-là, débuta un attachement qui ne compte pas moins de trente-huit à trente-neuf années, aujourd’hui.
L’étrange, dans cette longue amitié entre deux écrivains, c’est que la littérature y tint un rôle seulement accessoire. Elle fut à l’origine, mais bien d’autres affinités ont cimenté notre liaison. Disons, par exemple, une certaine manière d’être dans un certain cadre et une même manière de le ressentir.
Ce cadre fut pendant longtemps le Limousin : Limoges et la campagne limousine. Nous étions sensibles au charme, austère, ancien, de la ville grise mais si finement nuancée dans sa gamme du bleu au rose. Et les verts, joyeux au printemps, l’entouraient, la dominaient. De la plongeante avenue Foucaud, les collines paysannes semblaient toutes proches. La campagne commençait au bord même de la Vienne indolente. Ses berges se hérissaient d’iris, et elle traînait en son milieu de longues chevelures de fleurettes blanches. Là sans doute, Georges (je ne l’ai jamais appelé autrement, un double prénom demandant trop à ma paresse) trouva-t-il l’atmosphère et le sujet de sa première grande nouvelle : La Couleuvre du dimanche, publiée par la revue Mediterranea, avec les gravures sur linoléum que j’avais faites pour illustrer ce texte.
Le temps ronge la mémoire. D’avant-guerre, il me laisse seulement le souvenir d’inépuisables conversations autour d’une table à thé, soit chez Georges dans la maison de ses parents, soit dans ma garçonnière située non loin de l’Observatoire dont le pittoresque suggestif est évoqué au début de l’Éternité plus un jour. Ainsi, de la première œuvre à la plus récente, le Limousin demeure.
À ce propos, c’est une chose assez curieuse de constater que, sans nous être concertés le moins du monde, sans en avoir eu le dessein, et même sans nous en être rendu compte, nous avons à nous deux, par livres intercalés, écrit la chronique — presque ininterrompue — de Limoges et de la Haute-Vienne depuis 1788 jusqu’à ces temps derniers.

Robert Margerit, Souvenirs du Limousin (Bizarreries de l’existence...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard