… Après une longue pause à La Souterraine, le train se mit à haleter en montant à travers les halliers noirs. Des eaux recouvertes de confettis verts jaunes dormaient entre des buissons. Quand les futaies s’entrouvraient, on apercevait au loin, bordant les champs et nettement découpés sur les fonds de brume sinuant dans les vallons, des chênes émondés, pareils à de vertes chenilles debout, tortes, surmontées d’une ombelle. Par moments, la voie traversait des landes bombées, semées de rochers en désordre. Des landes qui sortent, rondes et nues comme une épaule, d’entre les fuseaux de genévriers et les touffes des ajoncs. On voyait alors d’un horizon à l’autre tout ce vaste seuil du Massif Central se ramasser sous sa mante bleue, verte et noire, et la soulever en lourds plis jusqu’aux pentes de la montagne limousine dont les crêtes, là-bas, effrangeaient la houle des nuages.
La nuit n’était pas encore là, mais déjà le paysage perdait ses couleurs comme une bête blessée perd son sang, par une coupure béante, rouge et jaune, au ras du ciel.
Maintenant l’omnibus formé de wagons sans couloir, aux portières étroites, s’emballait, dévalait entre deux murailles de rocs suspendus à des rideaux de mousse, de bruyère, de genêts en fleurs.
Un tunnel encore, puis la vitesse tomba par à-coups. Les freins grinçaient. Le convoi stoppa convulsivement devant une gare minuscule, posée sous un bosquet de pins. Une maisonnette entre deux barrières blanches, des corbeilles de giroflées et de pensées. Un homme d’équipe déambulait en poussant de temps en temps une clameur indolente : « Beyssac. Cinq minutes d’arrêt. » Derrière l’une des barrières du passage à niveau, un cob roué comme un cygne, attelé à un cabriolet brillant de vernis et de cuivres, tirait sur le licol qui l’attachait au portillon.
Cet attelage désuet, cette gare au milieu des bois, la route disparaissant sous un berceau d’arbres sombres, ce train d’une autre époque lâchant un seul voyageur, l’indifférence des hommes et du paysage : lumière d’un ciel où fuit l’averse, cette heure indécise entre le jour et la tombée de la nuit — tout avait un air romantique, passé, irréel à force de pesanteur placide. Les chuintements de la vapeur et le cri du sifflet lorsque le convoi repartit, ne parvinrent pas à secouer le silence. Ils ne firent qu’en souligner la densité.
Encombré de toutes ses valises, l’unique voyageur franchissait le portillon.

Robert Margerit, Mont-Dragon (Après une longue...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard