Ses fenêtres donnaient sur la rue du Clocher ; on pouvait à tout moment plonger dans un incessant flux et reflux de gens qui, pendant douze heures, faisaient un grondement de houle. À la veille des Rameaux, les marchands de buis s’installèrent en face, sur la petite place grise, aux pavés roses, fermée par l’austère façade de Saint-Michel précédée de ses lions informes. Une odeur forte, amère et roborative, s’infiltrait jusque dans les pièces les plus reculées, chargée de souvenirs enfantins. De derrière les carreaux, dans la salle à manger, Mora considérait, avec une nostalgie venue de ses dix ans enfuis, les fragiles édifices de buis aux branches recourbées, liées à des baguettes d’osier écorcées, en forme de sceptres, de couronnes, de tiares. Bientôt y seraient suspendus, pour la joie des enfants, les chenilles de clinquant, les chaînes en sucre candi, les œufs en chocolat ; on ornerait le manche d’une poignée en papier d’argent et d’une collerette blanche, bleue et rose.

Robert Margerit, Le Vin des vendangeurs (Ses fenêtres donnaient...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard