Ils débouchaient devant le pâté de constructions brunes, basses, difformes, aux toits de tuiles couverts d’un pelage de lichens, groupées à hue et à dia autour d’une cour irrégulièrement pavée de gros cailloux entre lesquels sinuaient des lacs de purin.

Un relent de fumier, mêlé à une odeur de fumée et de lait sûri, flottait dans la salle sombre où les parents de Jeanine attendaient leur visiteur. C’était à la fois la cuisine, la salle à manger, l’atelier et une chambre.

Luttant avec le remugle de la demeure, un parfum violent et vulgaire émanait de la sœur de Jeanine : une brunette de seize ans, maigrichonne, à la chevelure enduite de brillantine. La mère, ancienne blonde flétrie de couperose, offrait des symptômes du goitre fréquent en Limousin. Ses fils lui devaient leurs chairs bouffies. Seule d’eux tous, la grand-mère, sèche et hautaine, avec ses regards d’épervier, avait de l’allure. Et quand son fils arriva des granges, Philippe comprit d’où provenait la race de Jeanine. Son père n’était pas blond comme elle, mais au contraire d’un brun décisif, les cheveux d’un noir brillant, longue moustache de Tartare, la peau du cou cuite, épaisse, profondément engravée de rides ; néanmoins, dans son visage franc de contours, précis comme celui de sa mère, se retrouvait cette même fermeté de dessin qui donnait à Jeanine son charme. Dans leur personne à chacun d’eux — le père et la fille — régnait une naturelle aisance de princes paysans.

Jeanine, sa mère et sa sœur, servirent une « flaugnarde » avec du cidre pétillant, brun, sucré comme le champagne, et l’on réussit à obtenir de la grand-mère qu’elle contât. Philippe avait lu des études sur les traditions du « lébérou » ou loup-garou, du "drac", des « eschantis » — âmes des enfants morts sans baptême — dont la crédulité paysanne peupla jadis les chemins creux, les bois, les prés, le bord des ruisseaux, la nuit ; mais il n’avait jamais entendu raconter ces histoires. La vieille parlait des esprits comme de choses indubitables. Elle évoquait « lou drac » : le diable, ou les « lébérous » — qui enfermés dans leur peau de bête, doivent, chaque nuit, pendant sept ans, courir sept paroisses pour y semer le malheur — exactement comme on cite l’orage ou la grêle. Dans cette rustique salle d’où le jour se retirait et où la voix caillouteuse de l’aïeule prenait une singulière force suggestive, la poésie de ces créatures mythiques qui répondaient aux besoins romanesques de l’âme populaire, étonna Philippe.

Robert Margerit, Le Vin des vendangeurs (Ils débouchaient...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard