Ils prirent le petit chemin du Trou du Loup, qui serpente entre des vergers, des jardins palissadés, des enclos où paissaient des vaches, atteignirent la route d’Aixe, fraîche sous ses ombrages, enjambèrent la clôture d’un pré, puis, au bord de la Vienne, sous un frêne, se dévêtirent, se reposèrent et enfin se mirent à l’eau. Peu profonde, elle était douce ; d’immenses chevelures de plantes aquatiques couchées dans le courant y faisaient flotter leurs grappes de fleurs blanches. Des collines, entre lesquelles la rivière s’encaisse, descendait une houle de verdure dont les moutonnements se reflétaient, renversés, dans un calme miroir. Des périssoires passaient, venant des Lilas tout proches. On entendait les rires des gens sous les tonnelles, les cris et le bruit des ébats des baigneurs.

Lazare et Mora nagèrent longtemps, se séchèrent au soleil, se remirent à l’eau, se firent agonir par un pêcheur dont ils avaient violé les eaux territoriales. Ils plongèrent en riant. Sylvain se glissait dans la fluide épaisseur du courant avec la revigorante sensation d’y laver son âme en même temps que son corps. « L’onde pure ! L’onde pure ! » se répétait-il en ouvrant les yeux, la bouche, en roulant sa tête, en piquant vers le fond. Il remontait et le monde aérien, vert et doré, renaissait dans ses yeux, dans l’allégresse tranquille de son cœur. Enfin il reprit terre et s’étendit à côté de Mora couché dans l’herbe, le menton appuyé sur ses mains.

— Magnifique, hein ! s’écria Sylvain, soufflant encore.
— Oui.

La route large, plate, noire, entre un versant rocailleux et les prés côtoyant la Vienne, s’étalait, pareille à la grande allée d’un parc, sous la voûte des platanes. Des voitures, grises de la poussière des longs voyages, chargées de malles sur le toit, pointaient au loin à l’entrée de ce vert tunnel, puis se ruaient avec ce bruit des pneus sur l’asphalte qu’ils semblent arracher et entraîner dans leur roulement. Cela troublait à peine le silence. Une paix vaste et intime s’étendait sur la rivière noircissante qui, tout à coup, s’était endormie dans l’allongement des ombres. Le soir semblait monter du fond de l’eau ; il emplissait déjà la vallée, tandis que le haut des arbres et les collines ruisselaient d’une lumière jaune. Les bateaux rentraient ; la rumeur des Lilas s’éteignit peu à peu. Des groupes de jeunes gens et de jeunes filles à bicyclette roulaient paresseusement sur le bas-côté de la route. Quand passait un des gros trams départementaux, brun, lourd et incertain comme un hanneton, on voyait à toutes ses fenêtres des visages alanguis, des bras nus, des corsages clairs.

Une lassitude heureuse, un sentiment de rémission retenaient Lazare et Mora de bouger, d’ouvrir la bouche. Une vache poussa son long meuglement. Quelqu’un, sur l’autre rive, huchait. Un peu de vent agita les feuilles et l’herbe. Il commençait de faire frais ; on sentait l’air comme une écharpe soyeuse.

Robert Margerit, Le Vin des vendangeurs (Ils prirent le petit chemin...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard