Ils sortirent ensemble. Un soleil pâle se glissait à travers les rues embuées. Toutes les perspectives étaient bleues. Les toits de tuiles y prenaient un velouté de pastel.

Sur la place de la République, Léomont leva la main : « Mon atelier est là-haut, montez ; je vous montrerai des toiles ».

Midi sonnait à Saint-Michel ; Lazare trouva dans ce bruit de bronze qui descendait lentement sur les couches de l’air froid, une bonne raison de refuser. Pourtant l’envie de pénétrer dans l’intimité d’un artiste l’aiguillonnait ; mais il y avait Meillan, il y aurait là-haut les regards de Meillan ; les oreilles de Meillan toujours à l’affût des enthousiasmes, et ensuite ses railleries, son ironie.

Un sourire amusé joua sur les lèvres du jeune peintre tandis qu’il regardait les deux camarades si dissemblables gravir l’escalier de la rue Saint-Martial. Celle-ci était pleine de gens qui, au pas lent des dimanches, remontaient de la messe « chic » à Saint-Pierre-du-Queyroi, ou de l’apéritif à l’Univers. Une écaillère installée dans une guérite clayonnée, criait : « La belle Marennes ». Parmi les nacres et les vert-de-gris de son étal, des citrons éclataient d’un jaune acide qui charmait l’œil de Léomont. Ce mouvement des rues avec les devantures bariolées parmi des fonds grisâtres sous ce ciel voilé, cette vie fourmillante de tons mêlés qui se dispersent ou se condensent et toujours se composent à merveille autour des taches virulentes des enseignes et des affiches, c’est ce qu’il aimait voir et peindre. Ce matin, sous ce soleil presque printanier au cœur de l’hiver, il trouvait à ce spectacle une saveur plus caractérisée dans ses effets, quoique vague dans son essence : une promesse et une certitude à la fois.

Robert Margerit, Le Vin des vendangeurs (Ils sortirent...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard