Gain comptait plus de granges et d’étables que de maisons, ou plutôt de chaumières, éparses autour d’une petite église très fruste, aux murs moussus. Les fumiers fermentaient en plein soleil. Les orties blanches, la rue des fleurs jaunes bordaient le pied des chaumines et les murettes des clos. Sur le sol raboteux, s’étalaient les bouses de vache marquant le passage récent d’un troupeau. Le roulement de la voiture fit sortir çà et là quelques têtes, mais les villageois étaient pour la plupart aux champs. Les gamins polissonnant autour du lavoir et les vieillards que l’on avait mis au frais dans les coins d’ombre, furent à peu près seuls à profiter de ce spectacle sensationnel : une berline jaune et noire, à quatre chevaux, avec un postillon en culotte blanche, veste bleu roi et chapeau verni, traversant le bourg dans un tintement de grelots, un piaillement de volaille effrayée. (…)
Violette vit une maison couleur miel. Le toit de tuiles rousses la coiffait assez bas. Les murs étaient formés de gros parpaings bruns et blonds. Deux légères avancées encadraient le perron.
Sur le côté, elle reconnut la base d’une énorme tour démantelée et quelques autres ruines du château féodal détruit pendant la guerre de Cent ans, dont Lucien lui avait parlé. Le lierre, les plantes vivaces transformaient ces débris en une masse verdoyante. Autour de la maison, traînaient des planches d’échafaudage, du bois de démolitions. Le jardin retracé semblait tristement maigre et nu dans l’opulence des verdures qui l’enserreraient, qui l’étouffaient. La demeure, avec son grossier appareil, les très petites fenêtres de l’étage, la pesanteur du toit, avait, même dans ce beau soleil et sous ce ciel fleur de lin, quelque chose d’un peu pauvre, d’un peu oppressant dans sa rusticité au milieu d’une telle solitude.
Lucien, baissant le marchepied, tendit la main pour aider Violette à descendre. Ferret du Mazet, le bon maire, qui était venu donner un coup d’œil aux travaux, s’avançait avec sa figure rougeaude et réjouie. Derrière lui, les Masbatie, attirés par le bruit de l’attelage, accouraient pour saluer les maîtres. Enfin, les Francillou arrivaient aussi, curieux de voir la maîtresse.
L’apparition de Violette, à qui le long voyage et ses fatigues n’avaient rien ôté de sa grâce, produisit la plus forte impression sur le brave du Mazet. Il n’avait jamais vu de femme si élégante. Avec la naïveté de sa nature, il le montra carrément après s’être incliné autant que le lui permettait son embonpoint.
— Ébloui ! Madame, je suis ébloui ! Le colonel nous avait annoncé une mortelle, non point une déesse. Permettez à votre humble serviteur de vous offrir avec ses hommes ses vœux de bonheur dans ce pays que votre beauté vient d’illuminer. (…)
Un escalier de trois marches donnait accès à une partie en contrebas, qui avait dû être autrefois, et serait de nouveau, un petit jardin de fleurs. Là, Violette fut à son tour éblouie. Sous la murette où elle s’appuyait des deux mains, s’étendait une pente de châtaigneraies, de pâturages et de landes descendant jusqu’à une mince rivière sinueuse. Au-delà, des bois remontaient, masquant la vue. Mais à droite et à gauche, à droite surtout, ils s’écartaient sur une immense ouverture, un océan d’espace et de lumière, de moutonnements étagés, verts puis bleus, mauves et qui finissaient par se confondre avec le ciel.
— Villefort dit le maire. On l’appelle aussi, dans le patois local, La Terre aux loups. Deux mille hectares de futaie, de ravins, de bauges à sauvagine. Il y a de quoi chasser, je vous le garantis !
Par endroits, à longue distance les uns des autres, quelques villages se dégageaient de la forêt. C’était comme des îlots, certains à moitié engloutis entre deux vagues et dont on n’apercevait que le groupement brun-rose des toits. D’autres — tache claire sous la coulée des tuiles ou du chaume, surmontée par une flèche d’église — s’accrochaient sur des croupes auxquelles la blondeur des blés prêtait une couleur charnelle. Un clocher d’ardoises, frappé par le soleil, brasillait dans la vibration de l’air. Au loin, une sorte de colonne se détachait, trapue, sombre sur le trait pastellisé de l’extrême horizon.
— La tour ruinée de Châlus, expliqua Ferret du Mazet. Elle répondait jadis à celle de Lern. La nuit, elles devaient échanger des signaux de feu. Les nouvelles circulaient comme ça. C’est à Châlus, Madame, au temps où les Anglais réclamaient l’Aquitaine, que leur roi Richard, appelé Cœur de Lion, reçut une blessure mortelle. Ils occupaient Lern, paraît-il. Nos bons aïeux assaillirent le château, les en chassèrent et le démolirent. Sans ça, vous habiteriez aujourd’hui une demeure féodale. Du reste, celle-ci est faite avec les pierres de l’ancien Lern. Comme le bourg. Comme tout ce qui s’est construit à deux lieues à la ronde.

Robert Margerit, La Terre aux loups (Gain comptait...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard