Le 16 juin 1930, à 21 heures 35, une salamandre sortit de la pièce d’eau du jardin et s’en alla parmi les hommes. Ce n’est pas la première fois que pareille chose soit arrivée, mais cette fois ça fit toute une histoire. […]

Avec sa mère et ses sœurs, elle avait choisi pour habitat ma piscine, sans doute parce que le bleu du carrelage s’assortissait fort agréablement à leur robe verte et noire — à l’encontre de leurs congénères terrestres, les salamandres aquatiques, les femelles bien entendu, ont un naturel plutôt frivole. […]

Pendant plusieurs jours, il ne se passa rien. […]

Je me demandais si, déçue par la médiocrité humaine, Ernestine avait renoncé aux incursions dans notre monde.

Tandis que je fumais ma pipe sur le banc, la piscine étalait devant moi ses calmes eaux où se reflétait la maison. On ne voyait encore personne sur la planche, car ce n’était pas tout à fait l’heure de la promenade vespérale. Seules, les nèpes, ces turbulentes écervelées, folâtraient à la surface, au risque d’attirer les hirondelles en chasse. La tête du gros dytique pointait au coin d’une feuille, comme le nez d’une vieille fille embusquée à sa fenêtre. Il surveillait Ernestine, sortie bien tôt à son gré. Elle se prélassait, en effet, sur la margelle, fermant et rouvrant ses yeux, mais d’un air essentiellement placide. Elle semblait aussi dépourvue d’esprit d’aventure que je l’étais moi-même.

Pourtant il y eut soudain à sa place une jeune femme moulée dans une robe noire et verte, qui me regardait en clignant ses beaux yeux. Elle était assise sur la margelle, d’une manière convenable sans doute pour une salamandre, mais fort immodeste pour une dame — même, ou surtout, quand elle porte des dessous de dentelle noire.

Robert Margerit, La Salamandre Ernestine (Le 16 juin 1930...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard