Prenant la tête du groupe, vaguement aligné devant la Visitation, ils [Bernard et Jourdan] montèrent vers la place des Carmes. Le lieutenant Lamy avait dit à Jourdan d’y conduire sa troupe. C’était là que l’on attendait l’ennemi, par la route venant de Bordeaux, Périgueux, Aixe, ou par celle d’Angoulême. Leur jonction se faisait sur la place triangulaire dominée par la promenade d’Orsay et ses tilleuls. Elle marquait le point extrême de la ville. En avant s’étendaient des jardins, la campagne, le vide jusqu’à la poudrière dont on apercevait sur la route d’Aixe la sombre silhouette fortement encadrée par des uniformes blancs. À droite de la place, encore quelques maisonnettes isolées. À gauche, s’allongeait en bordure de prairies le couvent des Carmes avec sa petite église en toit d’ardoises au-dessus desquelles l’air brûlant vibrait. Le soleil se trouvait en ce moment à l’aplomb du clocher. Ses rayons tombaient dru sur la place grouillante. On eût dit une foire, non point les préparatifs d’un combat. Il y avait des femmes ─ à vrai dire armées, certaines de fourches, d’autres de lardoires ─, des gamins, des moines même, sortis du couvent, formés en une compagnie brune sous la conduite de l’un d’entre eux qui avaient dû être militaire autrefois. Des cavaliers téméraires partaient en reconnaissance. D’autres revenaient sans avoir encore rien vu. C’était une agitation fiévreuse une trépidation dans la poussière et la chaleur sous le ciel blanc qui déversait du feu, une pétaudière.

Robert Margerit, La Révolution. L’Amour et le Temps (Prenant la tête...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard