Il arrivait aux murettes des premiers jardins. Le village de Thias, un hameau de quelques feux, se composait en majeure partie de potagers assez vastes, cultivés par des maraîchers dont les femmes allaient chaque matin en ville, qui dans des voitures à âne, qui sur des ânes bâtés, vendre de porte en porte des légumes, de la volaille, des œufs, du lait, du fromage blanc. Entre ces murs où la rue jaune, les capillaires, la « misère » rougissante en cette saison prospéraient dans les interstices des pierres brunes ou bises, se glissaient, en guise de ruelles, des chemins bordés d’orties et parsemés de bouses.
Bernard gagna la petite maison où il venait, avec sa sœur et son beau-frère Jean-Baptiste Montégut, passer le dimanche. Jean-Baptiste l’avait héritée d’un oncle, chanoine de la cathédrale, à Limoges. Une modeste maison de campagne, datant déjà d’au moins deux siècles, grise, basse sous ses tuiles aux tons de vin vieux et de rose fanée. Dans le clos — vrai jardin de curé, avec ses buis, sa treille, son banc circulaire autour d’un gros tilleul —, Léonarde empotait les plantes gélives qu’il faudrait bientôt mettre à l’abri pour l’hiver. Elle se redressa en voyant s’avancer son frère. Sur-le-champ, elle s’était aperçue de son trouble. Une grande intimité régnait entre eux. À peine adolescente, elle avait dû remplacer pour lui leur mère, morte dix années juste après l’avoir mis au monde. Depuis le mariage de sa sœur, il vivait chez elle où il travaillait comme employé de Jean-Baptiste. Léonarde était à présent une belle femme de vingt-six ans, brune, grande et svelte dans la vieille robe verte qu’elle mettait pour jardiner. Au soleil, son visage avait rougi. Ses cheveux étaient dépoudrés.
— Qu’as-tu ? demanda-t-elle, essuyant du dos de la main la sueur qui perlait au-dessus de sa lèvre. Qu’arrive-t-il ?
— Ce que tu craignais. J’ai eu bien tort de ne pas te croire.
— Elle va épouser Mounier ?
Bernard fit oui de la tête. […]
« Mon pauvre cœur ! » dit-elle en lui tendant les bras. Il s’y laissa aller, un bref instant, sans abandon.
Ils étaient assis sur le banc, à l’ombre du tilleul. Le jardin et la maison commandaient la vallée au fond de laquelle serpentait une mince rivière : l’Aurence. On ne l’apercevait pas d’ici. Les bosselures des pentes, les châtaigniers qui montaient derrière l’étang et son bois d’ormes, la masquaient. Plus loin, au sud-ouest, les vallonnements, entrecroisés comme des doigts, s’ouvraient pour rejoindre les collines dominant la Vienne. Toutes les lignes du paysage, avec leurs crêtes de forêts soulignées par un ourlet bleuâtre s’abaissaient en convergeant vers le confluent invisible des deux rivières. Au penchant de cette cuvette verdoyante qui commençait à jaunir par places, la bourgade d’Aixe rassemblait ses toits couleur de framboise autour d’un clocher dont les ardoises scintillaient dans l’air embrumé. Par-derrière, les collines se relevaient, tendant jusqu’au ras du ciel leur rideau de pastel juste entaillé par une coupure blanche à l’endroit où la route de Bordeaux franchissait l’horizon.

Robert Margerit, La Révolution. L’Amour et le Temps (Il arrivait...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard