Aussitôt en campagne, monsieur de Douhet fit prendre à son monde un ordre rigoureux. Les paysans avançaient sur un double front, couverts à droite et à gauche par monsieur de Bélinay et par François Leychanaud galopant en éclaireurs. Au milieu, en avant de la ligne, monsieur de Douhet chevauchait seul, l’épée au côté, deux pistolets dans ses fontes, en bandoulière un fusil de chasse. […]

On avançait en grande partie sous des couverts, l’œil aux aguets ; mais la matinée paraissait d’une telle innocence que, peu à peu, l’angoisse qui avait pesé sur la troupe, au départ, se dissipait. Les hommes parlaient entre eux, poussaient des plaisanteries ; de gros rires s’élevaient.

Enfin les arbres s’espacèrent. On arrivait à une trouée. Saint-Angel apparut tout proche. De l’autre côté de la Triousonne s’élevait le couvent des Bénédictins avançant un peu en dehors de la cité. Monsieur de Douhet arrêta son monde ; sur une éminence d’où l’on commandait les alentours, il le forma en carré, de manière à éviter toute surprise soit du côté des couverts, soit du côté de la ville si par hasard elle se trouvait aux mains des brigands. À vrai dire, il n’y avait guère apparence qu’elle le fût.

Le comte décida d’aller s’en rendre compte par lui-même. Suivi du baron qui ne voulut pas le laisser partir seul, il traversa la rivière.

À Saint-Angel, la nuit s’était passée dans des transes incessantes. Des gardes avaient veillé aux portes en se relayant toutes les deux heures. Quelques jeunes gens poussèrent même une reconnaissance aux environs immédiats de la ville : témérité qui leur faillit être funeste car, à leur retour, la milice bourgeoise leur tira bravement dessus. Elle visait mal ; ce n’en était que plus dangereux. Les femmes n’avaient point voulu se déshabiller pour se mettre au lit. Bon nombre passèrent la nuit dans les larmes à faire des ballots de leur argenterie et de leurs bijoux.

Ces alarmes ne s’étaient pas dissipées avec le jour car des nouvelles affolantes, et notablement contradictoires d’ailleurs, ne cessaient d’affluer.

Vers le milieu de la matinée, la peur commença de prendre les allures d’une panique lorsque se répandit le bruit que, du haut Château, on venait d’apercevoir dans la plaine quelque chose qui ressemblait fort à une troupe en marche. Un peu plus tard, des cris terribles retentirent soudain :

— Ils arrivent, les voilà ! Voilà les brigands ! Aux armes !

Robert Margerit, L’Aventure de monsieur de Douhet (Aussitôt...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard