Le 4 juin 1944, les cyclistes du tour de la Haute-Vienne musardaient sur le bitume à travers les prairies et les bois de châtaigniers. C’était incongru, juste avant le débarquement, dans la France occupée, ces types qui préféraient le vélo, et ils étaient acochats - pressés, comme on disait alors. Pressés de quoi ? De gagner ou de se distraire ? De faire comme si rien n’était, d’oublier les uniformes vert-de-gris qui sillonnaient la région juste avant Oradour ? Au cinéma, ma grand-mère Rose s’était emportée avec violence contre un officier allemand qui avait fait tomber sa fille de quatre ans dans une travée obscure, elle avait eu de la chance : il s’était excusé. Dans la chaleur du printemps, ils serraient les guidons et se jaugeaient du regard, sans un coup d’œil vers les fleurs mauves des talus. Quelques vaches s’étonnaient de la course des bicyclettes et des geais s’envolaient des lisières sur leur passage. Derrière les vélos suivaient des voitures à essence ou gazogène avec des gars vociférant des encouragements par les fenêtres ouvertes.

A La Croisille - qui porte si bien son nom : la croisée des chemins, c’est-à-dire, en somme l’endroit où il faut choisir sa direction, la course fut interrompue par les maquisards, des hommes qui étaient engagés dans une autre course, bien plus vitale, celle contre la barbarie. Ils s’emparèrent des bicyclettes, des boyaux de rechange, des lunettes, et des huit voitures puis disparurent.

Je ne sais pas ce qu’il advint des coureurs : je les imagine regagnant Limoges dans des chars à banc, à pied comme une armée en déroute, ou par le train chaotique et enfumé, tandis que les résistants se réjouissaient d’un aussi beau et utile butin dans les fermes isolées des alentours du Mont Gargan. Quatre années avant la guerre, dans « Le Sang noir », Louis Guilloux avait écrit que « la vie, c’est ce dont on s’empare. »

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos (Vélocipède)
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