Nous sommes en voiture – toi et moi – sur les grands viaducs au sud de Limoges, avançant plus vite que les buses dans le couchant qui incendie les collines bleues. Impression soleil couchant - cela me ravit toujours, je veux dire que cela me sort déjà l’âme du corps, d’être si haut, si bien, avec mon fils qui ne parle pas encore mais qui chante sur de la pop anglaise.
Nous sommes des nobles sans châteaux ; ceux qui portent notre nom ne nous appartiennent plus : ils sont plus loin, au bord de l’autoroute, abandonnés, leurs parcs en herbe ont oublié depuis longtemps les chandelles sur les terrasses, les violons et les crinolines, les redingotes et les chemises à jabot, le pas des chevaux, les verres de cristal et les assiettes en porcelaine blanche. Tu vois, mon fils, nous sommes des nobles sans châteaux, avec une histoire qui ne sert à rien.
Nous sommes des chevaliers sans chevaux, avançant plus vite que les buses, mais sans chevaux, sans armes, sans boucliers et sans casques, nous sommes des nobles sans oripeaux et sans châteaux, dans le couchant qui incendie les collines bleu comme un oriflamme, nous sommes sans Dieu et sans cause et le Roi nous est interdit.
Cela me ravit toujours d’être avec mon fils qui ne parle pas encore mais qui chante sur de la pop anglaise. Le baroque s’est tu, c’était inévitable, la viole de gambe et les trompettes, les violoncelles, les tambours, et le cri des chouettes blanches, les parcs en herbe ont oublié depuis longtemps les chandelles sur les terrasses, le froufroutement des robes longues sur la jambe douce des femmes, le vin paillé dans les verres de cristal, l’eau fraîche des fontaines.
Les grandes cheminées sont éteintes, nous les avons vues par les interstices, le sol est froid, les vitres des fenêtres sont fendues, il y a le bruit de l’autoroute. Quel fil ténu, mon fils, avec ce passé ? Quels souvenirs d’arrogance et de grandeur, quelles paroles latines pour nos messes, quelles courses folles à travers champs, quelle sueur au flanc de nos chevaux ? Nous sommes des nobles sans châteaux, des chevaliers sans chevaux, je suis ton père, tu es mon fils, c’est un ordre possible, ce n’est pas le seul, cela me sort déjà l’âme du corps, moi qui ai frôlé les précipices, brûlé ma peau de Valence à Séville sur les traces d’ancêtres incertains, trempé ma main dans la Tamise et le Danube, marché dans les rues de Nuremberg la coupable, mangé un soir dans une salle colorée de Bruxelles. Je n’oublie rien et toi non plus. Nous sommes des nobles sans châteaux, sans autre privilège que d’être unis par ce sang trouble, dans le rouge du couchant, plus haut que les buses, sur les viaducs des hommes dont nous sommes aussi sans en être vraiment. En bas, la rivière bat les piles et des pigeons s’accrochent à la pierre. Et nous passons, nous passons, sur les viaducs des hommes.

Laurent Bourdelas, Les Chroniques d’Aubos (Nous sommes en voiture...)
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