Je dis que ces années eurent aussi la légèreté des balles de ping-pong que nous utilisions à l’entraînement, deux fois par semaine, le soir, à la salle du club de la Saint-Antoine, à Limoges. Elles étaient blanches, marquées au minimum de trois étoiles rouges ou roses, fragiles. Si on smashait trop fort, il n’était pas rare de les fendre. Monsieur Gravouille essayait de nous apprendre à jouer le mieux possible, à travailler nos mouvements, notre vélocité, notre souplesse et notre puissance. Il fallait se concentrer sur cette balle bondissante et rapide, ne jamais la perdre des yeux, bien tenir la raquette, soigner les services, éviter le filet, savoir jouer ample, ruser toujours pour déstabiliser l’adversaire. Une seconde d’inattention et c’était la faute.

Nous utilisions peu de tables, il n’y avait pas de filles, nous étions tous du même quartier, autour de l’église Saint-Paul Saint-Louis. De l’autre côté des voies et de la passerelle Montplaisir qui les surplombait, une autre équipe nous menaçait les dimanches, celle du C.A.P.O., le club sportif de la S.N.C.F. Nos semaines étaient donc aussi rythmées par ce bruit incessant et caractéristique de balles rebondissant ou tombant à terre. Tout s’arrêtait à la porte grillagée de la salle du tennis-de-table : les bruits extérieurs, la musique et la radio, nos conversations, la marche du monde et de l’histoire. Ici, on envisageait la Chine comme une redoutable puissance sportive.

Laurent Bourdelas, Des champs de fraises pour toujours (Je dis que ces années...)
© Éditions L’Harmattan