Il semblerait que l’on puisse être traversé par une rue autant ou à mesure qu’on la traverse. La mienne s’impose, c’est la rue Aristide Briand à Limoges, entre la gare des Bénédictins et le carrefour des Quatre Routes, près des Bois de la Bastide. Rue d’enfance et d’adolescence. L’inverse d’une « rue sans joie » ou d’une « rue sans nom » comme en montra le cinéma allemand ou français des années 20 ou 30. Plutôt une artère vitale, m’irriguant encore une vingtaine d’années après que je m’en sois éloigné. Une rue diverse comme le fut ma vie jusqu’à ce jour, une rue de transition entre ville et campagne, mon intime hésitation. Une rue qui longe les chemins de fer qui ont bercé à jamais le petit garçon que je n’oublie jamais avoir été. Lorsque j’étais cet enfant très blond aux grands yeux bleus et ronds, mes parents m’avaient offert un album des aventures d’Achille et Bergamote, dans la collection Cadet-Rama de Casterman : « Les Trains », écrit et dessiné par Alain Grée en 1964. Au fil des pages, j’y découvrais les wagons et machines, les rails et les signaux que je voyais par la fenêtre de ma classe à l’école primaire de La Monnaie. La page n°28, la dernière, me faisait étrangement rêver : « Nous voilà plus instruits sur le chemin de fer. C’est passionnant. C’est rassurant aussi : nous partons sans crainte. Merci et... au revoir ! ». En 1968, j’avais six ans et un drapeau rouge flottait tout en haut du campanile de la gare. Ma mère ne travaillait pas pour s’occuper de moi, si fragile, mon père faisait grève et les Beatles chantaient « Strawberry fields forever » - oui, c’est que nous voudrions encore, des champs de fraises pour toujours, rien de réel dans le paradis imaginaire de l’enfance. Dans ses souvenirs, Georges-Emmanuel Clancier a évoqué ce quartier que nous avons partagé à quelques dizaines d’années et de maisons près : « exaltant voisinage que celui de ces machines, de ces trains, de ces rails... » Surtout, en évoquant le tendre souvenir de son amie d’enfance Madeleine dans un jardin d’iris et de yuccas, il a fait le portrait de mon père en faisant celui du sien : « Son père est cheminot... Il conduit l’une de ces énormes compound qu’il m’arrive d’aller voir de près à la gare de triage... Mais il est si souvent absent. Et, quand il est là, si j’accompagne la petite chez elle, il nous faut éviter de faire le moindre bruit, car le héros dort. Il dort en plein jour pour se reposer de ses voyages. » Mon père était ce héros absent parti sur sa machine ou effleuré par la fleur de pavot du fils ailé d’Hypnos. Derrière Saint-Paul Saint-Louis, l’église sans clocher de la rue Aristide Briand, il y a une maison 1900 où mon père dormait.

Laurent Bourdelas, Des champs de fraises pour toujours (Il semblerait...)
© Éditions L’Harmattan