Chère maman,

Nous sommes arrivés hier soir à Tulle, par un clair de lune admirable, et je n’ai pas résisté au plaisir de faire une promenade aussitôt après le dîner. J’ai parcouru les ruelles de la Barussie, les sombres escaliers de la Tour de Maysse et de la Porte-Chanac, parmi ces vieux logis de caractère presque espagnols, inégaux, baroques, hostiles, avec leurs corps avançant, leurs balcons de bois sous auvent, leurs portes de pierre armoriées, leurs toits aux lignes brisées, leurs lucarnes saillantes, toute cette masse de granit de l’ancien « Enclos » où jouait la lune éclatante et l’ombre. Toute la journée, sous un soleil blanc, torride, j’ai erré de l’Alverge au Puy St Clair ; j’ai visité la cathédrale, jusqu’aux secrets de la sacristie et du cloître ; j’ai salué la maison où je suis née ; j’ai beaucoup et tendrement pensé à toi. A 6 h, assise devant une petite table, sur le large balcon de l’hôtel (là où j’ai mis une croix sur la gravure), je t’écris. Tout à l’heure, je relirai Barbazanges. Sais-tu que je suis stupéfaite d’avoir si exactement deviné le Tulle de l’été, après avoir vu, une heure, le Tulle du mois de décembre ? Pourtant, j’en ai une impression plus vive, plus nette, plus sympathique. Si j’avais vécu dans ce pays, je l’aurais infiniment aimé. Déjà, il commence à m’être cher. J’ai un bien grand regret que tu n’y sois pas avec moi.

Marcelle Tinayre, L’Ombre de l’amour (Chère maman...)
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