Aux beaux jours, Mme Malrieu aimait entendre des histoires sombres, tristes, hivernales ; et, inversement, le long hiver limousin ne lui était supportable que grâce à des lectures qui faisaient entrer le soleil, les oiseaux, les fleurs et des rires d’enfants dans son salon, disait-elle, les yeux mi-clos, le plaisir se goûtant toujours mieux les yeux fermés, n’est-ce pas, même celui de lire, ajoutait-elle, non sans que j’aie fini par me demander si elle ne jouissait pas avant tout de la somnolence où la plongeaient ces lectures qui m’étaient surtout profitables, à moi ainsi qu’à la vieille servante qui, je le saurai bientôt, se déchaussait dans le couloir et s’installait pour écouter sur un tabouret, derrière le rideau séparant le salon de la salle à manger, son souffle remuant parfois l’étoffe, à moins qu’elle ne dodelinât de la tête au gré de la rêverie. J’avais ainsi accès à un domaine littéraire qui n’était pas de mon âge et à quoi je comprenais ce que je pouvais, par intuition sans doute plus que par raison, Mme Malrieu se voulant « moderne » en matière de romans mais (exception faite pour les deux Marguerite, ainsi qu’elle nommait Duras et Yourcenar, et quelques auteurs mineurs qu’elle chérissait parce que originaires de la région, dont Jean Blanzat, natif d’Eymoutiers, et dont elle me fit lire le troublant Faussaire, et, pour les mêmes raisons, Marmontel, de Bort-les-Orgues, dont je lus les Mémoires, et aussi ce Lundi dans lequel Sainte-Beuve évoque son secrétaire, Octave Delcroix, qui a vu le jour près d’Égletons mais où nulle plaque ne signale la naissance de ce petit poète) s’arrêtant à des auteurs déjà morts ou qui avaient donné le meilleur de leur œuvre entre les deux-guerres, comme Mauriac, Montherland, Martin du Gard, Colette, ou Julien Green – Green, surtout, dont l’univers romanesque m’enchantait et ne me paraissait guère différent de ce que je vivais, si bien que ma vie, ma pauvre vie, comme je l’appelais à part moi, sans exagération ni pathos, mais avec la certitude, chaque jour vérifiée, que l’avenir ne me réservait rien de fameux, que ma vie aurait pu être un songe de l’écrivain américain.

Lorsque je quittais Mme Malrieu, celle-ci était tout à fait endormie. Je glissais un signet de soie à l’endroit où j’abandonnais ma lecture. Je me levais. Il me semblait sortir d’un rêve. La servante m’attendait près de la porte d’entrée pour me déposer dans la main une pièce, comme à un commis. Je ne me sentais pas humilié ; bien au contraire, j’étais content de recevoir une sorte de salaire, si minime fût-il, pour une activité d’ordinaire méprisée ou considérée comme un passe-temps.

Richard Millet, Ma vie parmi les ombres (Aux beaux jours...)
© Éditions Gallimard
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