Et comme les eaux de la Vézère qui continue à couler dans son lit au fond du lac de Siom en lui donnant sa couleur et son volume, c’est à la langue de Bernard de Ventadour que je pensais en écoutant la vieille dame : une langue à la fois tout autre et cependant parente, quelque chose qui s’était officiellement tu il y a longtemps mais qui avait persisté à bruire dans ces rameaux solitaires qu’on appelait les patois et qui laissaient entendre un peu de cette langue d’oc défaite par le français mais dont le français, tel qu’on le parlait sur les hautes terres, était travaillé en profondeur, oui, c’est cette langue aujourd’hui à peu près morte que j’entendais dans la bouche de Mme Malrieu, les après-midi où j’allais la voir, le mercredi et le samedi, à cinq heures, comme pour le thé mais n’ayant jamais bu de thé, boisson quasi inconnue chez nous, à cette époque ; à telle enseigne que Jeanne, pourtant si « commerçante », m’avait dépêché auprès d’une cliente de passage qui venait de s’asseoir dans la grand-salle, au milieu de la matinée, et avait commandé du thé et des tartines de beurre, pour lui répondre qu’il n’y avait pas de thé, que nous ne servions pas ça, avais-je cru bon d’ajouter, tandis que la cliente se levait, indignée, croyant que je me moquais ou qu’elle avait affaire à un idiot, de quoi j’avais sans doute l’air, avec mes yeux écarquillés et mes bras ballants, moi qui n’avais encore jamais bu de thé et croyais que ce breuvage n’existait que dans les romans russes ou anglais ; une boisson de dame, comme le porto ou les vins cuits, pensais-je, tout en avalant l’éternel sirop de grenadine dilué dans de l’eau jamais fraîche qu’on me servait et qui, comme les petits-beurre de la marque « L’Alsacienne » qui l’accompagnaient, me semblait à présent indigne de l’adolescent que j’étais devenu.

Richard Millet, Ma vie parmi les ombres (Et comme les eaux...)
© Éditions Gallimard
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