En mars, ils se mettaient à puer considérablement. Ça sentait bien toujours un peu, selon les jours, lorsque l’hiver semblait céder et que ça se réveillait, se rappelait à nous, d’abord sans qu’on y crût, une vraie douleur, ancienne et insidieuse, que l’on pensait éteinte, qu’on avait fait mine d’oublier et qui revenait, par bouffées, haïssable comme les vents d’une femme aimée ; et ça poursuivrait tous ceux qui l’auraient respirée – Chat Blanc plus que les autres, qui sentirait l’odeur douçâtre, un peu sucrée, puis sure, maligne, triomphale et révoltante, longtemps après qu’il aurait quitté la combe natale, à Prunde, sur le bord oriental du haut plateau, dans le temps que le siècle s’achevait, qu’on entrait dans un âge nouveau et que nous étions oubliés sur notre socle de granit, martelés sur la pierre par la misère et par le froid, hors du temps, sinon éternels, non pas en tant qu’individus mais de père en fils, et du fond des âges, dans la pérennité sonore des patronymes et des prénoms, et d’une fibre et d’un grain aussi puissants que le hêtre, la pierre, l’hiver ou le vent du nord sur la lande.

Richard Millet, La Gloire des Pythre (En mars...)
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