[…] le surnom d’orgues de Staline, donné à de terrifiantes rampes de lancement de missiles, évoquait le début d’un poème de Baudelaire que j’avais tant aimé, à Siom, parce qu’il disait exactement ce que je ressentais, le soir, devant les bois du Montheix ou du Mont-Gradis, où je le récitais quelques fois à voix haute : « Grand bois, vous m’effrayez, vous hurlez comme l’orgue », et qui m’avait fait rechercher, on s’en souvient, les poèmes du Canadien Alain Grandbois, mort l’année précédente, et au-delà de lui, le territoire de ce Canada français dont un touriste déjeunant à l’hôtel du Lac m’avait dit que celui de Siom lui ressemblait à s’y méprendre, notre lac bordé de sapins, de genets, et de roches granitiques pouvant passer, en plus petit, pour les lacs québécois, comme le lac Memphrémagog ou le lac Bleu – le nom des lieux et des objets ayant toujours autant compté que celui des gens pour moi qui ai souvent aimé des femmes pour la beauté de leurs prénoms ou de leurs patronymes, me refusant, par contrecoup, à d’autres dont je trouvais sans grâce les syllabes qui les désignaient, regrettant par ailleurs que les patronymes disparaissent de la littérature et qu’ils aient cessé d’être des symboles ou des « types » dans l’humaine comédie qui continue.

Richard Millet, La Confession négative
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.