Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en automne on rencontre parfois sur la plateforme de Toull un collégien de Bourges en vacances, un avoué touriste de la Châtre, un amateur-cicérone de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi, on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos. Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace ; puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous éblouit ; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région élevée, vous pénètre et vous suffoque.

George Sand, Jeanne (Après avoir regardé...)