– Eh bien ! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner quelque contenance ; quelque sornette !
– Écoutez ! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?
– C’est le pied de Saint-Martial qui est venu en personne détruire le culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre Seigneur...
– Il s’agit bien de Saint-Martial et de notre Seigneur ! Faites semblant d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la Grand’Fade, la reine des fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour l’envoyer jaillir à Évaux.
– Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute votre découverte ?
– Oh, curé sans profondeur !... Et vous ne concluez pas ?
– Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand-mère.
– Eh bien ! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des sources d’eau chaude.
– Et que seraient-elles devenues ?
– Belle demande ! curé, vous baissez, en vérité ! Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu sous des amas de décombres et de terres refoulées.
– Pourquoi dites-vous au versant de la montagne ? dit le curé, qui commençait à écouter avec attention.
– Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce que les viviers ? Vous n’avez jamais songé à cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que celles d’Évaux, à trois lieues d’ici ? Et vous cherchez le trésor sous les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers !
– Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a quelque chose là-dessous !
– Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous terre ?
– Oh ! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se levant : il faut que je m’en donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, monsieur Léon ?
– J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.
– Demain, vrai ?
– Et nous en ferons l’expérience ensemble.
– Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?
– Topez là ! s’écria Léon en tendant sa main au curé.

Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la confiance d’un enfant.

George Sand, Jeanne (Eh bien !...)