– Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue d’Huar-Bras, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien signifier du tout.
– Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques. Cependant vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice, des pierres-levées tout aussi curieuses que les jo-mathr. Il y en a une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif, elle rend en tremblant et en grinçant sur son support, un son particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire aux premières brises de l’aube. La pierre d’Ep-nell est beaucoup plus harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans veulent qu’il y ait là-dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, monsieur, à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il vient d’Ep-nell, mot gaulois qui signifie sans chef. Tandis que jo-mathr signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait meurtre sacré. Remarquez encore que les jo-mathr où l’on faisait des sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les Ep-nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives lustrations) ; remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...
– Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé ?
– Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des Biturriges et des Lemovices, ce qui prouverait que Toull, Tullum, Turicum, vel Taricum, était certainement la Gergovia, Gergobina Boiorum, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...
– Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.
– J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant sur le mont Barlot ; il y en avait un protestant et toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être sans chef... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où régnaient despotiquement les druides, étaient aux pierres jo-mathr. Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-nell ; ou bien encore peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique d’Ep-nell aurait été un reste de protestation de la religion persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron ? Est-ce que tout cela ne vous paraît pas clair comme le jour ?
– C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne dans ce moment-ci, monsieur le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète autant que d’un antiquaire.

George Sand, Jeanne (Votre pays est fort curieux...)