Les chevaliers, précédés de quelques servans qui portaient des flambeaux,traversèrent la cour et arrivèrent au pied de la tour à six étages occupée par le sultan. Elle était bâtie de petites pierres taillées en pointes de diamant ; la cime, se dessinant vaguement dans l’obscurité d’un ciel nébuleux, effrayait le regard par sa prodigieuse élévation. Des jets de lumière s’élançaient de toutes ses ouvertures ; on eût dit d’un embrasement intérieur ; et, s’il se trouvait encore dans la campagne voisine quelque manant attardé, il devait considérer avec effroi cette masse noire, avec ses yeux de feu étincelans et rouges comme les trous d’une fournaise. Mais pas une ombre ne passait devant ces fenêtres, aucun bruit ne se faisait entendre dans le silence de la nuit.

[...]

L’esclave vint chercher les deux chevaliers. Quand la portière se souleva, ils furent éblouis par l’éclat des bougies qui remplissaient la salle. Elles étaient disposées circulairement, suivant la forme de l’édifice ; chacune d’elles se reflétait dans une petite glace de Venise, de manière à se multiplier à l’infini, comme à la fête des fleurs dans les jardins de Bagdad ; on eût cru voir une immense traînée de feu. Des tapis de Perse s’étalaient sous les pieds ; des coussins de velours, surchargés de perles et de broderies, se gonflaient sur les divans. Aux murailles, tendues de brocart d’or, étaient attachés des trophées d’armes étincelantes de pierreries. Des œufs d’autruches se balançaient au plafond, comme dans les mosquées ; une niche pratiquée dans la muraille semblait préparée pour recevoir le Coran. Une aiguière d’or, placée sur une table de sandal, contenait de l’eau de rose pour les ablutions ; des cassolettes du plus riche travail laissaient échapper des parfums délicieux en fumée blanche et transparente. Partout brillait quelque chose de rare et de précieux ; les diamans, les rubis, les émeraudes scintillaient partout comme des gouttes de rosée au lever du soleil. Les chevaliers de Rhodes avaient pillé longtemps les vaisseaux de l’Inde pour embellir la prison do Zizim !

Élie Berthet, La Tour Zizim