Jean sortit de la préfecture sous un ciel ardent. Il pensait retourner à la Fabrique, mais, surpris par cette lumière, par la sensation étrange de traverser une place à dix heures du matin comme un promeneur oisif, il prit un pas de flânerie et se dirigea vers la rue du Clocher.

Sous le soleil, les façades de torchis pétries de fumée, les hauts contrevents délabrés paraissaient plus sombres, et les rues plus resserrées, ennemies du ciel, refusant la clarté, avec leurs maisons de vieux carton sali, percées de petits couloirs béants sur des ténèbres internes. S’arrêtant devant la vitrine d’un libraire, Jean se disait : « Cette ville noire, hargneuse, si farouchement pauvre, et qui semble délaissée par ses habitants, cache en vérité une population pudique très fine et qui a le goût du plus délicat bien-être. Dans sa maison difforme de bois et de boue sèche, Adolphe Girard, riche porcelainier, mène l’existence d’un voluptueux érudit. Nos ouvriers préfèrent à l’argent la pêche à la ligne. »

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales (Jean sortit de la préfecture...)
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