Il l’imaginait, l’aînée des Piale, dans un non moins pauvre manteau, quittant, dès l’aube et même avant qu’il fît jour, la cuisine où le feu était mort, ayant avalé sa soupe mêlée de lait ou, en hiver, de vin, de ce vin aigrelet qui lui faisait tourner la tête et lui donnait parfois envie de rendre mais qu’elle s’obstinait à garder, respirant à grands coups, profondément, s’efforçant de penser à autre chose, avançant seule dans la nuit remuante, dans la neige ou sous la pluie, bientôt dégrisée par le froid et le vent qui lui plaquaient les larmes sur les joues et sur la bouche des griffes sèches, coupant à travers le petit bois de derrière avant de descendre vers la Vézère et le moulin de la Vergne puis d’arriver à Siom par le fond de la vallée. C’était avant la construction du barrage car, après, elle ne pourrait plus aller à Siom qu’en passant sur l’immense paroi où ses galoches résonnaient trop fort, se retenant de courir, surtout quand les vannes étaient ouvertes et que ça tombait depuis des heures avec un fracas qui semblait venir du fond des âges et qui les empêchait de trouver le sommeil, et rappelait au père Piale ce qu’il croyait pourtant ne plus jamais avoir à entendre depuis qu’il était revenu de l’Argonne.

Elle continuait malgré tout, parce que, disait-elle, il y a toujours quelque chose au bout et que le père Piale ne se serait pas sorti de l’Argonne s’il n’y avait pas cru, ou s’il n’avait pas fait semblant d’y croire ; et elle entrait, passé le barrage, dans le brouillard qui montait du lac, puis retrouvait la nuit des sapins, sur les pentes du puy Prélet, pour rejoindre la route de Treignac, après la combe du Chêne Gras, là où ça descendait vers les bois de la Planche et où elle guettait, en vain, pendant quelques minutes, Gisèle Dézenis, la mère de Sylvie, s’impatientait, reprenait sa marche. Après le tournant, on sortait brusquement de la nuit, et c’était tout droit, il n’y avait plus qu’à se laisser aller, espérer que du côté de l’Oussine elle rencontrerait Solange Coissac et finirait le chemin avec elle. Mais il était toujours trop tôt, et elle se retrouvait seule, à Siom, devant le grand bâtiment ocre qui abritait l’école et la mairie, enveloppée, la petite et âpre Yvonne, dans un manteau bleu horizon trop ample pour elle – ce qui restait, disait-on, de la capote militaire dans laquelle son père était rentré au pays, en 1918, et retaillée, vingt ans plus tard, pour que l’enfant traversât son Argonne à elle, depuis les bois du Montheix jusqu’au portail de l’école, parmi les voix de la nuit et les souffles des bêtes qui déambulaient dans les fourrés, elle-même pas tout à fait certaine de n’être pas une de ces bêtes de l’ombre, mourant de peur, les dents serrées pour ne point pleurer, soucieuse d’arriver avant tout le monde puis de trouver quelqu’un à qui parler enfin, oui, attendant ça avec une joie qui grandissait en même temps que le soleil se levait sur les plaines de Plazaneix, de l’autre côté du lac, énorme et rouge comme du sang de cochon.

— Maman me racontait encore, dirait Sylvie [...], qu’on ne l’aimait guère, cette Yvonne Piale qui était la meilleure de la classe avec Odette Theillet, la fille du garde-barrière de Combe Pierre. On ne l’aimait guère et on ne savait pas pourquoi, peut-être parce qu’elle voulait vraiment s’en sortir...

Richard Millet, L’Amour des trois sœurs Piale (Il l’imaginait...)
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