Dans la région la plus montagneuse du Limousin, Barnery avait construit pour sa fille Catherine le château de Beaubatou, de style Elisabeth. Il aimait à dessiner un château et un parc et à faire des présents. On devait subir sa bonté, comme toutes ses volontés, et sa seconde femme ne fit jamais ce qu’elle désirait. Elle était dominée par tant d’amour, qu’elle oublia ses goûts, acceptant ce que Barnery imposait pour son bonheur.

Robert Barnery et sa femme passaient le mois de septembre à Beaubatou. A cette époque, le château était plein de jeunesse ; aux enfants de Catherine se joignaient ceux de Frédéric, et, parfois, une ou deux filles de Julie.

Pour les vacances, Jean arrivait de Barbazac. Maintenant, le Limousin, Joncherolles et Beaubatou lui plaisent, avec leur odeur de souvenirs, quand les bruyères fanées et les fougères jaunes ont des tons de vieilles tapisseries, et les prés mouillés d’automne un renouveau de verdure. […]

Il est né en Limousin, sur des terres pauvres, en des jours sombres, le premier chant héroïque de l’amour ; il est né de la chaumière et du château. Jean referma son livre, cherchant à imaginer ce Limousin du moyen âge, qui semble parfois si proche, sous les châtaigniers, pourtant difficile à concevoir, avec sa misère emmurée, ses champs de raves, ses barons pillards, ses orfèvres, et cette voix téméraire des poètes, qui ont inventé une femme plus belle que la vie.

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales (Dans la région la plus montagneuse...)
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