Un vieux, aurais-je pu penser, bien qu’il n’eût pas vingt ans de plus que moi ; en tous cas plus âgé que ceux qui m’avaient approchée pour autre chose que ma qualité de serveuse ; et non pas le plus beau mais quelqu’un qui me changeait des gars de Saint-Andiau et du haut Limousin ; des gars sans séduction, ni très intéressants ni particulièrement méchants ; des types aussi peu instruits que moi, et mal dégrossis, même s’ils ne touchaient presque plus à la terre ou aux bêtes, travaillant pour la plupart dans des villes peu éloignées, Ussel, Meymac, Égletons, qui constituent un triangle dont les côtés enserrent une campagne à peu près déserte. Il y a longtemps que nous ne sommes plus des paysans, ni tout à fait des ruraux ; des provinciaux, à la rigueur, mais sans l’espèce d’importance que se donnent ceux qui habitent dans les grandes villes de province. Nous ne sommes pour ainsi dire rien ; aucun nom pour désigner les habitants d’un petit bourg qu’on traverserait sans le voir, n’étaient, juchés sur leurs buttes respectives, et toutes deux tournées vers l’ouest, les masses du prieuré et de l’école publique. Nous vivons dans un paysage qu’on s’accorde à trouver sauvage, rude mais beau, et que nous voyons, nous, sans le regarder, parce que nous sommes là depuis toujours, et que nous y finirons probablement nos jours ; et il m’a fallu le rencontrer, lui, l’ancien écrivain, pour comprendre que je l’aimais, cette terre où je vivais sans me poser de questions, sans me plaindre, sans songer, comme tant de jeunes gens, à aller vivre ailleurs, étant de Saint-Andiau comme on a les cheveux châtains ou le nez droit, et destinée à vieillir dans ce qui devient peu à peu une cité-dortoir, une bourgade quelconque, endormie le long de la route nationale, au bord du haut plateau granitique où il était né, lui, l’ancien écrivain, à une soixantaine de kilomètres de là, dans ce village de Siom où je n’avais jamais mis les pieds et où il ne m’emmènerait pas, ayant rompu avec tout ça, ne parlant plus de ce qu’il avait été, de ce qui lui avait fait vouer sa vie à cette chose qui me reste étrangère et me paraît inutile, hors les Saintes Écritures, la littérature ; et non seulement le fait d’écrire, mais aussi la lecture ; ce qui, lorsque je l’ai avoué, l’a laissé indifférent, donnant même à son sourire, ai-je cru comprendre, quelque chose de joyeux, cette indifférence étant peut-être ce qui, comme le dégoût des livres, comme les corps, pouvait nous rapprocher l’un de l’autre, puisque l’indifférence est ce à quoi tout homme aspire, une fois éteinte la mauvaise lueur qui rôde dans ses yeux quand il s’approche d’une femme sans lui parler ou bien avec des mots qui ne valent pas mieux que le silence.

Richard Millet, Dévorations
© Éditions Gallimard
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