Tout le village pensait que Félix était le nouveau propriétaire. Que dirait-on lorsqu’il s’en irait ? Que le Parigot n’avait pas pu s’habituer à la vie campagnarde, qu’il n’avait pas sa place ici ? Le feuillet épinglé sous la chauve-souris traversa mon esprit mais je ne connaissais pas assez cette fille pour évoquer l’incident avec elle.
— La Badie est une bâtisse très différente de ce que l’on trouve aux alentours, repris-je sur le ton de la conversation.
— C’est le moins que l’on puisse dire. A une époque c’était une grande maison bourgeoise.
— Quelle époque ?
— Celle de l’exploitation de la mine d’or.
— Une mine d’or !

Facile de feindre la surprise. Je revoyais le manuel de comptabilité ouvert. C’était donc vrai. J’espérais en apprendre plus.

— Oui. Il y en avait plusieurs dans la région. Mais on nous connaît davantage pour notre porcelaine.
— C’est intéressant.
— J’espère que votre ami ne se fait pas de fausses idées, continua Bérengère en pouffant, le filon est tari depuis longtemps.
Le rire communicatif me gagna. J’imaginai Félix torse nu au milieu d’une rivière en train d’en tamiser les résidus.
— Je le vois mal en orpailleur.
— Orpailleur ? Les mineurs du cru n’avaient rien de touristes en mal d’aventure. Ils ne ressemblaient pas à ces laveurs d’alluvions venus de la ville pour chercher fortune.
— Mais l’or, il était bien quelque part ?
— En effet...
Elle ne répondait pas. J’insistai.
— Et la mine, où se trouve-t-elle ?
— Partout, sous nos pieds. Le site est fermé depuis 1934. Il a livré tout ce qu’il recelait. Les résistants ont dynamité les galeries. Depuis, plus personne n’a mis le nez en bas.
Mes récentes péripéties souterraines me permettaient de comprendre ce que Bérengère évoquait.
— Il ne doit pas rester grand-chose ?
— Nul ne le sait à part les vers de terre, les taupes ou les ragondins. Si vous vous promenez faites attention aux trous. La végétation est dense, elle masque des cavités dangereuses où les souterrains s’échelonnaient sur des profondeurs pouvant aller jusqu’à 180 mètres.
— Vous semblez vous orienter sans problème dans ces bois.
— Je les parcours en long en large et en travers depuis que je suis môme. Alors forcément...
Je sentis le plaisir de Bérengère dans l’intonation de sa voix.
— La Badie appartenait à l’exploitation ?
— La maison existait avant que l’on découvre le premier signe d’or dans un quartz.
— Des personnes travaillant à la mine ont pu y habiter ?
— Peut-être.
— Vous connaissiez l’ancien propriétaire ?
Je n’obtins pas de réponse à ma question. Le cheval ralentit l’allure avant de s’immobiliser sans raison apparente. Bérengère le flatta à l’encolure.

Véronique Bréger, La Nuit des Orpailleurs (Tout le village...)
© Les Ardents éditeurs