Le pont de Bonnel

L’endroit où j’ai fait les expériences cardinales s’apparentait à un creux d’un kilomètre, à peu près, de diamètre, qu’un pouce renversé, comme au cirque de Rome, aurait imprimé dans le grès ocre vers le permo-carbonifère. Nous étions cernés de collines dont le faîte bornait partout l’horizon. Il n’y avait d’ouverture qu’en ouest, vers la mer,
où la rivière fuyait. Au nord, on butait aussitôt sur l’âpre escarpement du Limousin, la vieille échine bossuée, granitique, au pelage d’ajoncs, de fougères, de genêts. Il fallait peiner beaucoup pour gravir l’épaulement méridional, franchir de fortes rampes avant de s’enfoncer vers la sud où nous avions notre penchant, avec les esplanades calcaires et l’accent chantonnant, la sécheresse et la chaleur, le tabac, la tuile ronde et la vigne, le maïs, l’éclat riant du midi. Le monde, alors, quand j’y songe, affectait une forme régulière, très étroite, digitée. Entièrement atrophié vers le septentrion, il mordait d’une dizaine de lieux, environ, sur les terrasses du Quercy, se diluait, au couchant, dans la plaine aquitaine et finissait, de très abrupte façon, du côté auquel, formellement du moins, nous étions rattachés, en est, où s’étirait en s’élevant le reste du département.

L’enfance est mystère, et doublement lorsque l’univers auquel on s’éveille est celui, agraire, fermé, millénaire qui a subsisté à l’écart du mouvement, de l’échange, de la modernité jusqu’au milieu de ce siècle et quelque peu au-delà, parfois, par endroits.

Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage (Le pont de Bonnel)
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