Quand la pluie de terre avait cessé, des fantassins, qui avaient revêtu pour le prendre la couleur des forêts et jusqu’à leurs rameaux, se penchaient sur lui et le menaçaient de leurs armes. Les habitants du Puy du Rocher avaient entendu le hurlement saccadé du canon et s’étaient dispersés. Il n’y eut pas de combat. Les boches repartirent pour Égletons, où ils avaient leurs quartiers, avec Baptiste pour tout gibier.
Ce fut décidément pour ces hommes et ces femmes — ou cet homme de trente siècles qui eut nom Baptiste et cette femme de trois mille ans qu’on appela Miette, et pour Jeanne, encore, qui était déjà un peu étrangère — un rude baptême, un passage mouvementé que celui qui les conduisit de l’éternité au temps.

Il s’arrangea pour gagner l’Auvergne déguisé en paysan, c’est-à-dire en lui-même et s’employa dans une ferme jusqu’à ce que le pays se soulève et s’embrase. Égletons fut à moitié détruite par les combats et les bombardements. Les boches déguerpirent sous leurs branchages. Jeanne avait recueilli, sur la route, quelques douilles éjectées par le canon. Les petits cylindres dont chacun avait contenu, virtuellement, la mort de Baptiste prirent place sur la cheminée de la salle à manger.

Pierre Bergounioux, Miette (Quand la pluie de terre...)
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