Elle était née un peu par hasard à Paris où son père était employé à la Compagnie du gaz. Mais celui-ci était originaire d’un village distant d’à peine vingt kilomètres. A l’automne 1914, il y renvoya, pour les mettre en sûreté, ses deux filles âgées de dix et onze ans. Elles entrèrent à l’École normale de Tulle où Jeanne fit la connaissance d’Octavie, sa cadette de trois ans, qui deviendrait sa belle-sœur deux décennies plus tard. Elles furent ensuite nommées aux frontières du département où Jeanne exerça avec une probité qui la plaçait au-dessus ou à part de notre condition. Berthe, plus sensible aux prestiges et aux signes d’une certaine civilisation urbaine, se rapprocha de la préfecture où elle prit la direction d’une école primaire. Une chose est sûre : c’est qu’Octavie fut l’instigatrice du mariage tardif, inespéré, que Baptiste et Jeanne contractèrent en 1940, à l’âge de trente-six ans. Jeanne enseignait tout près, à Ambrugeat. Son époux la rejoignit, au soir des noces, avec pour tout bagage un énorme édredon rouge au prétexte que l’endroit était mal exposé. Quant au reste, il l’avait laissé à la maison où il avait son travail et sa mère.

Pierre Bergounioux, Miette (Elle était née...)
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