Je suis de Brive. Si j’ai mis longtemps à concevoir qu’on puisse naître ailleurs, vivre autrement, ce fut par la force des choses. Une officieuse main y avait travaillé dès l’âge permo-carbonifère, tandis que nous étions encore dans les limbes, à attendre. Elle avait disposé, en rond, des collines égales ou alors taluté le pied de la montagne limousine, au bord de l’Aquitaine, puis enfoncé le pouce à leur jointure. Peu importe. Le cercle parfait, tracé à notre intention au fond des temps géologiques, était le premier signe de notre élection. Son relèvement, à la circonférence, bornait de tous côtés les regards. La ligne de faîte courait à égale distance du centre-ville. On distinguait des prés, des arbres, les brouillards verts du premier printemps, le lait des fumées de l’automne. En quelques endroits bien précis, au pied de la nef de l’église Saint-Martin, vers le milieu de l’avenue de la gare, de la place de la Guierle, on prenait d’assez larges vues sur le ciel, la seule chose à faire un peu défaut, à cause des hauteurs, justement. On découvrait, sans qu’il fût besoin de lever la tête, le vélum azuré des beaux jours, les grandes nefs blanches que pousse le vent d’ouest, les émaux de la bise, les vapeurs versicolores et les fusions que le plus âpre des vents tire d’on ne sait quel creuset.

Pierre Bergounioux, L’Empreinte (Je suis de Brive...)