Quel motif amena les seigneurs de Plas et ceux de Saint-Hilaire, environ le XVe siècle, à construire si proches l’un de l’autre leurs deux châteaux que sépare, dans un étroit enclos au sommet du village, un espace de six ou sept mètres ? Saint-Hilaire commença, Plas le suivit. Celui-ci aima le cylindre, et celui-là le cube. Nous ne savons rien sur eux et avons bien autre chose en tête, car la radio est muette, sourd le télégraphe, nous n’avons pas de beurre depuis trois semaines, ni de journal, ni d’essence. Le boucher vient quand il vient et n’a que du veau. Ce verdoiement autour de nous dispensera, l’automne ventu, poires et pommes, noix et châtaignes. Jusque-là les fruits manquent. Ruissellement, dans la bouche, des pêches de juillet, insouciance, amitiés légères des étés passés... Chut ! La règle entre nous est de ne pas évoquer ce qui est savoureux et hors d’atteinte.

Colette, Journal à rebours (Quel motif amena les seigneurs de Plas...)
© Librairie Arthème Fayard 2004