Parmi toutes les créatures du tatoueur, la dernière en date — elle apparut un matin de juin à l’entrée du village de Villiéras — fut assurément la plus mystérieuse. C’était un fantôme ! Plus précisément le fantôme d’une jeune femme au visage encore enfantin, aux boucles brunes, portant un sarrau noir d’écolier dont l’austérité était atténuée par un col Claudine et un foulard noué en lavallière. Elle s’avançait parmi les graminées. Du moins avait-on l’impression qu’elle marchait, foulant l’herbe sous ses pas. Mais, en observant attentivement la scène, on découvrait que ce n’était pas le cas. Si mouvement il y avait à cet instant, c’était celui, seul, des épillets du pâturin et de la fléole, de la houlque laineuse et de la flouve odorante. Ils ondulaient en une vague aquarellée, touches légères de pourpre et de mauve, de gris et de brun clair, sous la caresse du vent. Cette mer de hautes herbes s’animait de parcelle en parcelle et venait se heurter, écumante, à quelques châtaigniers sans âge plantés en bordure de route. De sorte que la silhouette de la jeune femme, peinte sur l’écorce de l’un d’eux, semblait elle aussi entraînée dans ce mouvement. Seul son visage d’enfant morte et de jeune revenante, si tant est que l’on puisse revenir de ce royaume que l’on prête aux défunts, exprimait une déconcertante fixité. Qui était-elle ? Que faisait-elle aux abords de ce village de Villiéras, le plus excentré de la commune de Saint-Mexant, au point que l’on hésitait quelquefois à l’y rattacher, les bourgs de Chanteix et Saint-Germain-les-Vergnes n’en étant guère plus éloignés ?

Alain Galan, L’Ourle (Parmi toutes les créatures...)
© Éditions Gallimard
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