Une fois dépassé le bois de la tata Hélène, le trajet ramenait successivement devant nous les Quatre Moulins, la Grande Renaudie, Tournevite, la maison du Turc et la fontaine Saint-Yrieix. C’est du moins, je crois, le nom que l’on donnait à cette source réputée miraculeuse dont il me revient quelquefois dans mon sommeil le clapotis où s’engourdissait la main et la niche d’ombre moussue aménagée par les siècles sous le vieil orme, d’où l’eau sourdait, noire, réchappée d’un monde d’hydres, tandis que tombait doucement dans la brise de mai la neige brune des samares. Deux minutes encore et c’était la maison blanche et, juste avant que la combe ne s’ouvre en contrebas : le château ; ou, à tout le moins, les murs derrière lesquels il se tenait invisible, retranché tout au fond d’un parc immense, dont on ne manquait jamais de nous vanter la beauté chaque fois que nous passions devant, ajoutant tout aussitôt, dans le souci trop évident de modérer l’enthousiasme de Laurence - ses projets d’exploration étaient un secret de polichinelle -, que l’accès en était devenu redoutable. Y pénétrer, c’était courir les plus terribles dangers, braver le crâne qui défend l’entrée des terres gâtes, de ces lieux tabous où achèvent de se consumer envoûtements, miasmes, radiations et autres agents invisibles de la mort térébrante. Laissé à l’abandon, le parc s’était transformé en un labyrinthe de ronciers que des sauts-de-loup, disparus sous la fléole des prés, creusaient d’à-pics. De tout cela, il ne reste plus rien aujourd’hui. Le domaine n’existe plus. Nous ne l’aurons jamais vu que sur les deux ou trois cartes postales sépia où le château, toujours pris sous le même angle, ne semble rien de plus qu’une grosse maison bourgeoise. Seule une aquarelle, rescapée sans doute d’un album de jeune fille, le montre semblable aux descriptions qu’en donnent chartes et actes notariaux, que je restai plusieurs jours à consulter aux Archives départementales, un été déjà lointain (c’était peu de temps après la mort de Laurence) dont je ressens parfois encore dans la bouche l’étrange amertume : on y devine, abâtardi par deux médiocres ailes en retour, l’ombre d’un logis Renaissance, avec fenêtres à meneaux et bustes de dames devisant, imitation maladroite et charmante des grâces bellifontaines.

Christophe Pradeau, La Souterraine (Le parc)
© Éditions Verdier