Il fallut attendre les premiers jours de février pour que, s’autorisant des premiers signes d’un apaisement de l’hiver, on se hasarde à renouer avec le rituel des dimanches à Lubersac. La neige avait disparu. Seules quelques taches grisâtres dans le creux des vallons, seuls quelques monticules au bord des routes rappelaient encore sa présence indiscrète. La voiture s’était avancée le long d’un paysage malade, aux couleurs éteintes, aux formes affaissées, sur lequel flottait sans force un ciel sale et pelucheux. Tous nous nous étions retrouvés chez Mamie, avec une joie que la longue interruption de nos habitudes rendait imperceptiblement poignante, comme si se superposait à ce jour celui que nous nous épuisions à dénier, mais dont la pensée ne nous surprenait pas moins quelquefois, où il en serait fini à jamais de nos réunions dominicales. Comme à l’ordinaire, nous avions mangé plus que de raison, quitté la table à quatre heures pour y reprendre place à sept. La nuit était tombée depuis longtemps quand le signal du retour avait été donné. Dehors, le froid à nouveau intense nous avait aussitôt saisis. Il nous avait poursuivis jusque dans les voitures. Le chauffage venait à peine d’en triompher quand s’ouvrit devant nous le porche ombreux de la route forestière. À gauche, au fond de la Combe de Chaux, des flammèches de brouillard serpentaient au-dessus des pêcheries. Devant nous, les phares faisaient jouer au loin les feux de plaques de verglas dont nous ne savions que trop à quel point elles étaient fréquentes sur cette portion de route, comme les panneaux émaillés de la Prévention routière en témoignaient d’ailleurs, à l’usage des automobilistes qui ne seraient pas d’ici. Quant à nous, heureusement, nous connaissions la route, chacun de ses pièges, et dans moins d’une demi-heure nous aurions gagné les corridors aveugles des voies rapides, entre lesquels filer tout droit vers la ville ne serait plus qu’un jeu d’enfant.

Christophe Pradeau, La Souterraine (Il fallut attendre...)
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