Depuis longtemps plus personne ne pénètre en ce lieu et si le nom, Le Glandier, se voit encore sur les cartes, imprimé à la façon d’un lieu-dit, il n’est plus fréquenté par les mangeurs de pain. Les murs de brique et les toits de tuile, d’un rouge mat, froid, sans résonance et si déplaisant pour des yeux habitués à la vie changeante de la lumière sur le gris-bleu du granit et de l’ardoise, s’épuisent à repousser les assauts de la forêt, qui se glisse par toutes les fenêtres brisées, se coule dans les réfectoires et prend ses aises dans les cloîtres ruinés de l’ancienne chartreuse. L’ordre de saint Bruno s’en étant défait dans les dernières années de la monarchie de Juillet, les bâtiments avaient été reconvertis en un asile d’aliénés. On avait toujours évité, même à l’époque des moines, un lieu disgracié entre tous, désert végétal accroupi dans la somnolence de ténèbres éternelles, assiégé par les fièvres, que l’on tenait dans les veillées pour un lieu de sabbat, l’un des repaires du diable, une Gorge-aux-Loups que deux siècles de colonisation bénédictine avaient été impuissants à exorciser. On s’en tenait plus éloigné encore depuis que le hurlement des fous déchirait à intervalles réguliers les solitudes de la forêt. On ne pouvait ignorer, en partant à la chasse ou aux champignons, qu’il y avait tout là-bas, dans un cul-de-basse-fosse oublié des dieux, un dédale de briques rouges où des existences confuses hurlaient à la mort, exaspérées par le retour de la pleine lune, des corps d’hommes et de femmes qui se traînaient sur les dalles froides, se frottaient à la chaux des murs luisants d’humidité et vous regardaient les yeux vides, la mâchoire tremblante, quand vous faisiez jouer les verrous à l’heure de la gamelle. La rumeur renaissait périodiquement que des fous s’étaient échappés : un soir, au coin du feu, le Léo, celui du Pré Lagane, ou la Marie du Bois-la-Biche racontaient, encore tout émus par leur aventure, comment le sang s’était glacé dans leurs veines lorsqu’ils s’étaient retrouvés nez à nez, en rentrant les bêtes, avec l’un de ces feux follets au regard perdu et au corps enfiévré par la faim : alors, pendant quelques semaines, on ne sortait plus qu’armés, on interdisait aux enfants d’aller aux champignons et on organisait des rondes, on se répartissait les tours de garde, et la nuit se passait de quart en quart.

Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie (Depuis longtemps...)
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