Mon enfance prit fin le jour où je compris - surprise que j’ai longtemps éprouvée en moi comme une trahison - que j’étais passée de l’autre côté, dans le camp des vies mobiles et des curiosités indiscrètes. Je peux dater très précisément l’événement de l’été de mes dix-huit ans. Je m’étais portée volontaire pour participer au recensement du canton, occasion inespérée de voir s’incarner tous les lieux que je ne connaissais que par leur nom, déchiffrés sur les cartes d’état-major ou sur les panneaux de la signalisation routière, ou saisis au vol dans les conversations, le tohu-bohu de toponymes dont était fait pour moi le pays de Saint-Léonard et que j’étais bien incapable de situer vraiment les uns par rapport aux autres, je veux dire autrement que sur une carte, dans une réalité faite de broussailles et de pêcheries, de chemins de traverse dissimulés sous les fougères ou la bruyère, de tourbières et de haies d’épines infranchissables, faute d’avoir été initiée à la réalité de la campagne autour du bourg où ma famille, qui avait réussi depuis peu à s’extirper de l’existence boueuse des hameaux, vivait retranchée depuis deux générations, accrochée de toutes ses forces aux hauteurs minérales conquises de si haute lutte, que nous ne quittions pour ainsi dire jamais, si ce n’est pour quelques brèves échappées, toujours les mêmes, campagne dont je devais me contenter de scruter avidement le mystère, des heures durant, du haut de la motte féodale où j’étais assignée à résidence (l’exil de la pension, que mes cousins en âge de fréquenter le lycée me décrivaient sous les couleurs les plus sombres, m’apparaissait comme le plus enviable des privilèges, et je brûlais d’impatience, pendant toutes mes années de collège, que l’heure vînt pour moi de monter, à la nuit tombante, dans la micheline dominicale qui conduisait la jeunesse dorée de Saint-Léonard vers le labyrinthe périlleux de la grande ville.

Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie (Mon enfance...)
© Éditions Verdier